Samir Aita

Poste: 
Président - Cercle des Economistes Arab

J’ai un rêve 

Samir Aita

Al Hayat Journal 13/10/2004

 

Ce paysage ne cessera jamais de m’émerveiller. Cette forêt d'énormes éoliennes électromécaniques aux abords de Homs, à travers lesquelles le train roule sans fin. L’électricité que produisent ces étranges géants a complètement transformé cette région venteuse, ainsi que le Hermel libanais. Les industries syriennes, arabes, chinoises, européennes, turques et indiennes, installées côte à côte et produisant épaule contre épaule ici, ont fait de la nouvelle ville créée il y a quelques années à partir de rien l'un des endroits les plus étonnants et les plus cosmopolites du Moyen-Orient. Déclinées dans un véritable style oriental, les nombreuses places de la ville ornées de splendides fontaines célèbrent sa position au croisement des canalisations d'eau provenant de Lattakia, Deir-Ez-Zor et de la Turquie.

Certaines des personnes travaillant là-bas vivent à Damas ou Beyrouth et font la navette en TGV tous les jours. Moi-même, je fais le chemin presque tous les jours dans la direction opposée. Ma femme née à Alep ne voulait pas s'installer à Damas. « Nos maisons en pierre sculptée sont beaucoup plus belles que les vôtres », argumenta-t-elle. Et le fervent Damascène que je suis n'osera jamais défier Alep la fière, d'autant que la ville connaît maintenant un essor économique, et est devenue le carrefour inévitable de tout ce qui se passe entre Milan, Istanbul et Moscou vers Bagdad, Dubaï et Bombay et vice-versa.

Donc, ma maison est maintenant à Alep et je prends le TGV deux fois par jour, pour aller et rentrer de Damas. Je peux tranquillement m'y asseoir et rattraper le travail éternellement inachevé ou regarder les nouvelles sur l’écran de mon siège individuel, parcourant les dizaines de chaînes d'informations télévisées du pays : économiques, sociales, culturelles et touristiques. Je ne perds même pas de temps avec le contrôleur du train qui se contente simplement de vérifier la carte de paiement du train avec son lecteur électronique. A peine de secondes plus tard il me lance un « Ahlan wa Sahlan. Faites un bon voyage Ustaz ».

Damas est bruyante. Pas en raison du trafic, car la plupart des gens utilisent le réseau dense et efficace de tramways de banlieue parcourant les titres de leur journal préféré pendant le trajet. C’est le bruit des cafés. Il y en a des milliers dans la ville où les gens discutent avec enthousiasme de géopolitique et de politique interne, où ils détruisent et reconstruisent le monde au quotidien. Les intellectuels et artistes arabes, nostalgiques du Beyrouth des années 60, commentent les événements dans leur propre pays, la nouvelle monnaie unique qui devrait être introduite à la fin de l'année dans la plupart des pays arabes, ainsi que la proposition d’une constitution commune et la manière dont elle devrait ou pas se référer à ses racines dans la civilisation arabo-islamo-chrétienne. Pour ce qui est des politiciens et businessmen syriens, ils discutent avec beaucoup d'enthousiasme les prochaines élections parlementaires.

La politique syrienne est en effet assez compliquée. Elle est dominée par trois partis majoritaires : Les libéraux, les islamo-démocrates et les sociale-démocrates. Leurs débats sont passionnés et surprenants pour un étranger. Les leaders de chacun des trois partis prétendent à l'héritage du Baath. Qui s’en soucie ? Toute la région arabe nous envie notre brouhaha politique et comment nos partis politiques tournent sans heurt au gouvernement. Nous sommes même le premier pays arabe à avoir une femme présidente de la république, l'ancienne cheffe du Haut Conseil de la Justice qui a passé toute sa vie à lutter pour l'indépendance et l'intégrité du pouvoir judiciaire.

En fait, chacune des formations politiques a joué un rôle dans la construction de la Syrie moderne. L'un a lancé le grand programme d'infrastructure. Les marchandises sont maintenant livrées par mer aux ports de Tartous et Lattakia, ainsi qu'à Beyrouth, Tripoli, Iskenderun et Adana, d'où elles traversent la Syrie vers le sud et l'est par des trains rapides ou des autoroutes. Internet à haut débit a été installé dans chaque ville et village, stimulant le commerce électronique et rendant les conversations téléphoniques pratiquement gratuites.

L’autre parti a organisé une conférence mondiale inter-religieuse, lorsque toutes les chaînes de télévision internationales ont montré « en direct » l'esplanade de la mosquée des Omeyades faisant écho à un appel à la prière faite conjointement par les Oulémas, les ayatollahs, les papes, les archevêques, les bonzes et les rabbins. Tous célébraient la splendeur islamique universelle et tolérante de Damas, comme dans les vieux temps. En outre, cette formation politique a beaucoup contribué à la réforme du système éducatif. Depuis lors, les jeunes viennent de toute la région, diplômés des écoles d'ingénieurs, de médecine et de droit syriens.

La dernière formation politique a établi la loi anti-monopole et a œuvré pour rendre les systèmes de santé, de sécurité sociale et de retraite du pays parmi les plus avancés au monde. Elle combattit sévèrement la corruption et instaura l'égalité de tous, et pour tous, devant la fiscalité et la loi.

Cependant, le vrai enthousiasme du peuple ne se trouve pas vraiment dans la politique. C'est plutôt l'organisation des prochains jeux olympiques ou du marché boursier. Des centaines d'entreprises sont cotées à la bourse de Damas, y compris des entreprises libanaises, des jordaniennes, des palestiniennes, des irakiennes ou de la péninsule arabique. Des millions d'actions sont négociées quotidiennement pour évaluer les performances des grands conglomérats industriels, privés ou en partie public, qui ont étendu leurs activités dans le monde entier, mais aussi les performances des banques, des entreprises pharmaceutiques, des entreprises touristiques en tout genre, les chemins de fer et les grands projets d'eau. Les mouvements de cours les plus significatifs suivent les nouvelles et les rumeurs sur une nouvelle implantation d'une société syrienne en Egypte, en Turquie ou au Pakistan, ou sur les innovations créées par les nouvelles entreprises bio, optiques et nanotechnologies.

Des centaines d'entreprises de haute technologie se sont multipliées dans les technoparcs. Celui dans lequel je travaille est le « Maysaloun » toujours vert et grouillant sur la route Damas-Beyrouth. Ici, les Syriens et les Libanais fortement motivés combinent leurs compétences productives et commerciales dans une créativité innovante.

Le sentiment de liberté des jeunes femmes et hommes hautement éduqués qui travaillent là-bas fait des miracles. Ce même esprit provocateur se répand dans tous les autres technoparcs, chacun avec sa saveur particulière: Ras Al Ain dans le Nord-Est, Bab Al Hawa dans le Nord-Ouest et Majdal Shams dans les hauteurs du Golan qui sont revenus à leur patrie syrienne.

Je me rappellerais toujours de cette journée de joie, quand un gouvernement d’union nationale a signé un traité de paix avec les « cousins voisins » qui avaient battu en retraite, quittant le territoire pour profiter de la réunion tant attendue des membres de familles séparées. Bien sûr, même en paix, les relations avec les « cousins » restent un peu froides. Tout le monde se déplace librement, sans frontières, dans toute la région, jusqu'au Caire, Sanaa et Muscat, sauf là où sont les cousins. Mais ceci n’est pas un problème. Les « cousins » ont encore besoin de plus de temps pour sortir de leur mentalité insulaire et pour arriver à notre civilisation pleine de couleurs à laquelle les Kurdes, les Circassiens et les Arméniens sont encore plus fiers d'appartenir.

Ce soir, je reste à Damas. D’abord, je dois rendre ma visite respectueuse et régulière à mon ancien professeur et mentor. Il est membre du Conseil Supérieur des Sciences, l'autorité suprême du pays dirigeant les priorités dans le budget national de la recherche. Ce gentilhomme a nourri plusieurs générations et à l'âge de plus de 70 ans, il a gardé la perspicacité sur comment bâtir l'avenir. Plus tard, je suis invité à assister à la première présentation d'un nouveau film produit dans la Cité des Médias, près de Banias, une super-production, un énorme investissement, une épopée de la bataille Hittin de Salah Uddin Al Ayyoubi (Saladin du monde occidental) .

Demain matin, je vais d'abord passer devant la mairie de Damas pour renouveler mon passeport, une formalité qui ne prend maintenant que quelques minutes. Ensuite, j’ai un rendez-vous important avec un consortium de banques syriennes pour négocier un financement de plusieurs centaines de millions d'euros pour la première usine « d'essence de synthèse » du pays, construite sur une nouvelle technologie. Plusieurs compagnies étrangères participent à ce projet qui, à la suite de la raréfaction du pétrole brut mondial, ramènera les exportations énergétiques syriennes à une place non négligeable mais, cette fois, sans les maux des économies pétrolières.

Les jeunes femmes et jeunes homes de mon pays ont fait de ce rêve une réalité. Ils s’appuient sur la sagesse de leurs ancêtres et la grandeur de leur histoire pour façonner leur propre avenir.

* A la mémoire du révérend Martin Luther King.

Remerciements chaleureux à ma femme Roula, Rajaa, Karim, Jihad, Ibaa, Racha, Imad, Dureid et les autres pour avoir partagé le « rêve » et à Mounzer Kheir pour avoir modifier le texte en anglais.